Dark Light

Échec

by Chérif Lotfi, Michel Galloux

Saïd se lassa de son travail comme directeur de ventes, et il décida qu’il devait jouer un rôle nouveau. Dans la même entreprise. Un rôle qui l’inspire. Qui lui rende son humanité, lui fasse retrouver ses capacités créatrices. Son sourire. Après que la morosité eut été depuis longtemps associée à son nom dans l’entreprise. Un rôle qui lui rende son optimisme. Sa joie de vivre. Qui lui permette au moins de briser la routine quotidienne.

Il s’enthousiasma. Se mit à prospecter avec opiniâtreté. Et trouva ce qu’il cherchait. Un ensemble d’offres. Il postula pour toutes. Son directeur l’y encouragea. Cet encouragement le réjouit. Il le considéra comme une lueur d’espoir. Comme un coup de pouce. Un motif d’optimisme. Ce directeur qui avait fait la sourde oreille pendant trois années. Trois années durant lesquelles Saïd avait tenté, à de nombreuses reprises, d’obtenir son accord pour être affecté à un autre service. En vain. Le voilà, enfin, qui consent. Qui dispense des conseils. Oriente. Et avec enthousiasme. Il se félicita de ce changement tangible dans son attitude. Peut-être avait-il réalisé le tort qu’il avait causé à Saïd. Peut-être avait-il pris conscience de l’injustice qu’il lui avait fait subir et voulait-il se faire pardonner. Qui sait ?

Quinze ans de succès sans égal. La réalisation de tous les objectifs financiers de l’entreprise. Voire, le dépassement de ces objectifs. Avec excellence. Comme le coureur chevronné qui franchit les obstacles sur la piste de course. Le succès et la performance sans pareils étaient devenus une routine quotidienne pour Saïd. Comment donc un directeur, quel qu’il soit, aurait-il pu renoncer à une telle perle avec cette facilité ? Saïd était naïf, vraiment. Comment ? Lui, il se fatiguait, et le directeur récoltait les bénéfices. Equation simple. Il était vraiment naïf. Impossible de se débarrasser de lui. Et pourtant, il manifestait l’intention de le muter.

Il se prépara au premier entretien téléphonique pour le premier poste. Il s’y prépara soigneusement. Avec l’intention d’éblouir. Confiant en ses capacités. Il avait réussi à tous les postes auxquels il avait accédé. Il avait en lui les gènes de la réussite. La soif de domination et de suprématie coulait dans ses veines. L’entretien commença. Il commença pour s’achever. A chaque début, une fin. C’est la philosophie de l’univers. Toute existence a son terme. Le but du commencement, c’est la fin. Cependant, cette fin varie. Toute fin nécessite des préparatifs. Une introduction. Une préparation. La création des conditions favorables à l’apparition du héros. A la réalisation de l’objectif final. Cette fin ne sort pas d’un certain nombre de scénarios probables. Toute fin n’est pas connue. Mais elle est au moins prévisible. Elle ne choque pas. L’individu y est plus ou moins préparé.

Mais pas cette fin.
Celle-là était différente.
Elle n’était pas naturelle.
Forgée de toutes pièces ?
Peut-être.
Mais pourquoi ?

L’entretien commença par les questions traditionnelles. Préambule parfaitement classique. Au point d’être devenu stupide. Chacun sachant qu’il doit avoir lieu. C’était une occasion rêvée d’éblouir. Il l’exploita de la meilleure façon. Elle lui donna la confiance en lui indispensable pour répondre à des questions plus difficiles. Cette confiance était à son plus haut niveau. Lorsque la question fondit sur lui comme la foudre. Une puissante gifle. Elle arriva comme un choc. Un piège qui lui avait été tendu. Un complot tramé contre lui. Il sauta dedans à pieds joints. Avec une étonnante facilité. Un complot qui lui fit croire qu’il avait un droit au changement. Que son directeur désirait se faire pardonner les fautes qu’il avait commises à son encontre durant les trois dernières années et qu’il désirait l’aider à réaliser son rêve. Qui lui fit croire à son humanité, au fait que l’on peut obtenir ses droits en les réclamant poliment, qu’ils sont servis sur un plateau d’argent, apportés par une houri du Paradis, aux vêtements transparents. Révélant une beauté angélique. Un corps mythique. De feu. Un sourire qui fait fondre les glaces du Pôle Nord en quelques secondes. Elle lui sourit. Soulève le plateau d’argent. S’incline devant lui avec dignité et déférence.

Il lui donne son droit. Voire plus que son droit, beaucoup plus. Il le lui donne avec humilité. Avec humilité parce que c’est son droit qu’il lui a donné. Il n’avait pas l’habitude d’obtenir son droit avec une telle facilité.

Avec une telle humilité.

Il était vraiment naïf.

La question le laissa pantois. Elle paralysa sa langue pendant une fraction de seconde. Qui lui parut des heures. Tout autour de lui s’immobilisa. Il sentit le sang prendre un ascenseur et lui monter aux joues. A toute vitesse. Il y afflua en grande quantité et rapidement. En quelques secondes, la chaleur les avait envahies. Une chaleur qu’il connaissait bien. Qui ne l’avait pas quitté pendant de longues années. A laquelle il s’était habitué, même s’il l’abhorrait. La chaleur de l’embarras. La stupidité de la classe. Le rire des camarades. Leurs moqueries. Ce même sentiment s’empare de lui à nouveau. Le ramène dix années en arrière. Comme si l’époque n’avait pas changé. Comme si rien ne s’était passé.

Il sentit qu’on se moquait de lui. C’est comme s’il voyait cela au-delà des câbles téléphoniques. Une moquerie qui prenait la forme d’une question. En apparence, innocente. Mais qui, en réalité, trahissait une joie maligne. Le plaisir de la vengeance. Une vengeance raciste. Qui adressait un message implicite. Dont la teneur était connue. Al-Masry en avait pris l’habitude. Une question qui blâmait la hardiesse dont il faisait preuve en aspirant à un avenir meilleur. Lui, cet objet qui ne parvenait pas au statut d’être humain. Un demi-humain tout au plus. Un esclave soumis. Méprisable. Sans droits. Eux seuls étaient les maîtres. Eux seuls avaient le droit de jouir de la vie. Quant à lui et à ses semblables, qu’ils s’estiment heureux d’être vivants. De côtoyer les maîtres. De les voir. Un message implicite qui disait : je contrôle ta volonté. Je possède ta dignité. C’est moi qui commande. Quant à toi, tu n’as qu’à baisser la tête. La baisser en toute soumission. Et à obéir.

Prends garde !

Prends garde de croire que l’entreprise autorisera l’anarchie. Que l’entreprise deviendra un terrain fertile pour tous ceux qui souhaitent le changement. Un changement à leur convenance. Sans frein ni contrôle. Un changement qui contredit ses objectifs.

Ta vie ne nous intéresse pas. Ta réalisation personnelle n’est pas notre souci. Cherche-la chez toi. Dans la froideur de ta relation conjugale. Cela ne nous concerne pas.

L’entreprise est au-dessus de tous.

Il se remet du choc de la question. Comment n’avait-il pas flairé la traîtrise ? Comment n’avait-il pas soupçonné une intention malveillante ? Tous les colonisateurs ne sont-ils pas de cet acabit ? Il n’a pas réfléchi une seconde à la raison pouvant expliquer le désir du directeur de se débarrasser de lui. De donner son consentement à un changement de poste. Aucune raison à cela en vérité. Il n’en avait tout simplement pas l’intention. Tout ce qu’il souhaitait était de lui adresser un message au ton acerbe. Et ce fut fait.

Les règles du jeu
avaient été fixées depuis
longtemps. Il ne le savait
pas.

Quel idiot !

Il imagina le sourire qui se dessinait sur son visage maintenant. Un sourire trahissant la malveillance. Le mal prémédité. Un mal motivé par la volonté d’humilier. Une gifle administrée avec une habileté sans égale. L’ayant jeté à terre. Lui ayant fait perdre l’usage de la parole.

Il s’embrouilla dans la réponse. Il bafouilla. Les mots sortirent de sa bouche dans le désordre. Sans cohérence ni logique. Comme un avorton difforme. Mort-né. Il aurait voulu pointer un pistolet vers sa tête, s’il avait pu. Une seule balle. Une balle miséricordieuse. Qui lui évite l’humiliation. Le débarrasse de la chaleur qui avait envahi ses joues. L’en débarrasse définitivement. Lui épargne la calamité du souvenir. Ce souvenir qui le hantera toute sa vie. Opprobre indélébile qui ne le quittera jamais.

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