Dark Light

Pourquoi est-elle venue ?

by Iman Mersal

Pourquoi est-elle venue
dans ce pays
nouveau? Cette
momie, cible
de tous les
regards est
Recroquevillée
dans sa parure
– tailleur de
lin gris: une
existence rêvée
dans la vitrine
d’un musée.

Il me semble que la momification va
à l’encontre de l’éternité.
La momie n’a guère choisi d’émigrer,
tandis que tous ceux-ci qui ont
patiemment pris leur tour dans
Les files d’attentes des consulats,
qui se sont bâtis des maisons en terre
étrangère,
Rêvant de rentrer au pays une fois à
l’état de cadavres.
« Vous devez nous ramener ici »
– voilà le testament qu’ils accrochent
au cou de leurs enfants –
Comme si la mort les laissait avec
une identité amputée
Qui ne saurait s’accomplir qu’au
fond du caveau familial.
Ici, il y a aussi des arbres verdoyants
qui tiennent bon sous le poids de la
neige,
Et des rivières dont les berges
n’accueillent point
Les amoureux venus s’enlacer en
cachette, mais plutôt des coureurs
Qui viennent avec leur chien le
dimanche matin,
Sans prêter attention aux eaux que la
glace a figées dans leur solitude.
Ici il y a aussi des émigrants qui
n’ont pas été formés à l’amour de la
nature,
Mais croient néanmoins dur comme
fer que le taux de pollution
Ici est plus bas, et qu’ils peuvent
accroître leur longévité en
mastiquant,
Chaque soir avant de s’endormir,
L’oxygène contenu dans de petites
capsules d’air.
Pourquoi n’ont-ils pas oublié qu’ils
sont de là-bas ?
Ces étrangers décidément incapables
Exercent leurs maxillaires à se
débarrasser de leur accent,
L’accent est cette maladie héréditaire
susceptible de les trahir,
Il ressurgit quand ils s’énervent et
oublient,
Comment mouler leurs frustrations
dans une langue étrangère,
L’accent survit à leurs efforts mais,
piètres tueurs,
Ils n’en sont pas moins d’excellents
fossoyeurs,
Qui accrochent à la paroi du
réfrigérateur les noms de leurs
proches décédés,
Pour ne pas risquer, dans un
moment de distraction, de leur
téléphoner.
Ils versent le quart de leur salaire aux
compagnies de téléphone,
Uniquement pour s’assurer qu’ils
ont bien échoué
En ce lieu qui se définit par sa
distance
À leur enfance.
Pourquoi n’ont-ils pas oublié ?
Il faudrait que je descende acheter
de la nourriture bio,
Mais voilà plus d’une heure que
je contemple la photo de ma mère
assise
À l’entrée de la maison paternelle,
hélas elle n’est plus – je veux dire
l’entrée,
Même si ma mère elle aussi n’est
plus.
Il n’y a aucun passant dans la rue car
seules passent ces voitures
Capables de surgir pour disparaître
aussitôt, comme téléguidées.
J’ai acheté cette maison, à l’entrée de
laquelle je ne peux guère m’asseoir,
À la veuve d’un sculpteur espagnol,
Qui l’avait lui-même construite sur
un terrain appartenant à un émigré
ukrainien,
Dont ce dernier avait hérité du
gouvernement canadien,
Après que ce dernier l’eut arraché
aux Indiens rouges,
Afin d’y établir une agglomération
groupant plusieurs universités,
Des dizaines de centres
commerciaux, et des milliers de gens
comme moi,
Qui connaissent les vertus de la
nourriture bio et qui possèdent des
voitures
Capables de surgir pour disparaître
aussitôt, comme téléguidées.
Les six étapes, pas une de plus, qui
permettent à l’exilé de réussir sa
lettre à sa famille :
– choisir un moment où les siens ne
lui manquent pas.
– s’asseoir dos à la rue, car les
murs inspirent une plus grande
objectivité.
– faire preuve de précision dans la
distribution des salutations.
– convoquer les métaphores
dans lesquelles il a été élevé, des
métaphores dont il pensait bien ne
jamais avoir à se servir, comme « je
vous aime autant qu’il y a d’étoiles
dans le ciel, autant qu’il y a de grains
de sable dans le désert, et je me
languis de vous comme l’assoiffé se
languit d’eau et comme le malade
se languit du remède et comme
l’étranger se languit de la patrie ».
– éviter de décrire les menus détails
de son quotidien, car il ne saurait
anticiper la manière dont ceux-ci
seront interprétés.
– émailler son message de «Louanges
à Dieu ! » afin de rassurer les siens
sur l’état de sa foi.
Ce que tu as appris ici ne diffère
guère de ce que tu avais appris là-bas :
– la lecture comme titre de voyage
pour t’échapper de la réalité.
– le voilement de ta timidité derrière
des gros mots.
– la dissimulation de ta faiblesse
derrière l’allongement des ongles.
– l’évacuation de ton stress en fumant
systématiquement ou en rangeant
les tiroirs occasionnellement.
– la conservation à portée de main
de trois sortes de collyres différents
destinés à garder la vue claire, pour
finalement te résoudre à jouir de
ton aveuglement et, plus important,
profiter de cet instant merveilleux
où tu refermes les paupières pour ne
pas voir l’incendie.
Que ce soit ici ou là-bas,
La vie ne semble faite que pour être
observée de loin.
Encore quelques minutes et tu seras
envahie par cette paix que nul ne
recherche
Contente-toi d’abandonner ta tête
au jet d’eau bienfaisant
Comment ? L’idée qui brille comme
une perle au milieu de la corbeille à
déchets,
Comment la laisser perdre ainsi ?
Non, retiens cette idée qui
t’appartient, même si elle a son
autonomie propre.
Ces secondes indénombrables
représentent la ligne de démarcation
entre deux phases bien distinctes.
Pense aux assiettes sales à la cuisine…
au courrier bourré de publicités,
Tels des projecteurs qu’on te braque
dans les yeux…
La miséricorde qui n’a jamais su
que tu la recherchais est désormais
ta commensale. Elle va pénétrer
Dans tes poumons pour peu que tu
abandonnes ton corps pour peu que
tu le laisses sombrer dans L’abîme…
Encore quelques secondes sous l’eau,
Inutile d’avoir peur,
Le temps ne te fera aucun mal,
Il ne lestera point ton courage d’un
poids qui t’entraînerait vers le fond,

Le temps
n ’a guère
d’importance,
ce n’est que du
temps…


Poème extrait du recueil Géographie alternative, Iman Mersal, Merit, 2005

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