Dark Light

La marche

by Montassar el-Qaffash, Nachoua al-Azhari

Il s’arrête, sort une cigarette et fait
semblant de chercher son briquet
pour rester là encore un peu. C’est
vrai, il n’en voit aucun arriver, c’est
comme s’ils surgissaient juste au
moment du heurt. Il ne peut pas
dire quand cela se produit. Au cours
des derniers mois, le phénomène
s’est reproduit par intermittences.
Mais depuis un mois, la fréquence
s’est accélérée, sans qu’il puisse
savoir à combien de personnes
il va se heurter en une journée.
Quand le phénomène se déclenche,
il veille à ralentir le pas, au point
de ressembler à quelqu’un qui
apprendrait encore à marcher. Ainsi
peut-il au moins s’assurer que la
collision ne sera pas bien forte. Juste
un frôlement que la personne en
face de lui pourrait éviter. Observer
attentivement ceux qui viennent
dans sa direction ne peut guère
l’aider, car ce ne sont pas ceux-là
contre lesquels il va se cogner. C’est
comme si la personne concernée
émergeait d’un angle mort, ou que,
elle non plus, ne voyait pas Ahmed.
Ainsi les deux ne se voient qu’au
moment du choc. Ce qui le perturbe
le plus c’est quand la victime est une
femme, notamment après que l’une
d’elles l’a accablé d’injures et qu’il a
compris, d’après ce qu’elle racontait
aux passants, qu’elle s’était fait
importuner par plus d’un dragueur
ce jour-là. Depuis, quand c’est
une femme contre qui il se cogne,
Ahmed s’empresse de s’excuser à
haute voix, sans s’arrêter, jusqu’à ce
qu’elle se soit éloignée.

Il continue à marcher lentement afin
de reprendre ses esprits et de calculer
le nombre total de personnes contre
lesquelles il s’est cogné rien que
durant cette semaine. Il aboutit à
un nombre de trente qui l’étonne
lui-même, en le prononçant, il s’est
tout de suite pris à penser qu’un jour
viendrait où il se cognerait contre
tout le monde – il refait le compte.
Ahmed remarque qu’un homme
est tombé sur le dos. Sa mallette
Samsonite – Ahmed croyait que
ça n’existait même plus – s’ouvre,
éparpillant des sandwiches de foul
et de falafel. Ahmed est tout de
suite sûr et certain que le type va
se disputer avec lui, simplement
parce que la mallette s’est révélé
ne contenir que ces sandwichs,
que quelques passants se chargent
d’ailleurs de ramasser et de remettre
dans la mallette ouverte. Mais
l’homme ne s’en prend pas à lui,
il se met à chercher ses lunettes
qu’ Ahmed s’empresse de saisir et
de lui donner, en se confondant
bruyamment en excuses.
« Vos yeux étaient dans les miens et
vous me voyiez bien ». C’est tout ce
que le bonhomme dit.
Aucune des personnes qu’il a
heurtées jusqu’ici n’a dit une
telle chose. Il en est à ajouter une
nouvelle hypothèse : ses yeux voient
bien la personne qu’il est sur le point
de percuter, mais l’information ne
remonte pas à son cerveau.
Voir le danger que tu avais anticipé
se matérialiser est bien plus
supportable qu’être brusquement
rattrapé par lui au moment où
tu croyais y avoir échappé. Cette
vérité ne s’applique pas tout à fait
à Ahmed. Dans son cas à lui, c’est
plutôt que le danger s’amuse avec lui :
il le met en confiance, puis il s’abat sur lui.
Les jours suivants, Ahmed
se met à attendre que le phénomène
se répète, mais rien ne se passe. Il
l’attend en espérant qu’il n’est plus,
et sa tranquillité va grandissant,
entachée toutefois d’inquiétude. Et
voilà, alors qu’il était sur le point
de retrouver sa démarche normale,
qu’il percute de nouveau quelqu’un.
Dans la vie réelle, le danger ne se
préoccupe guère de savoir si tu es
seul ou accompagné. Mais avec
Ahmed, il en va différemment : cela
lui tombe toujours dessus quand il
est seul, comme pour lui adresser
un message candide : tâche d’être
toujours accompagné. Ceci l’amène
à imaginer ses amis et les membres
de sa famille, rangés tout le long de
son chemin, chacun le remettant de
loin en loin à son successeur, et ainsi
de suite jusqu’à ce qu’il parvienne
à destination. Mais ce n’est pas le
seul message à lui être adressé. Une
légère collision suivie de brèves
excuses suscite ce nouveau message :

ce qui t’arrive n’est que le reflet de
ton mode de vie. Il laisse pénétrer
ces mots en lui, la tête penchée
au-dessus de son briquet dont il a
entouré la flamme de ses mains. Et
il reste ainsi quelques secondes, bien
que sa cigarette soit déjà allumée,
et que la fumée s’en échappe.
Nombreuses sont les choses qui lui
sont arrivées et l’ont incité à croire
qu’elles ne faisaient que refléter
son mode de vie. Au point qu’il les
compare à cette annonce qu’il a mise
sur son répondeur, pour dire qu’il
n’est pas là et qu’on peut laisser un
message après le bip sonore. Chaque
fois qu’on lui téléphone, on entend
la même annonce – celle-ci ne
s’adresse à personne en particulier.
Les incidents, les imprévus, tous
les moments où soudain il perd
pied ne font que marteler le même
message : nous avons beau être
insignifiants, nous te dévoilons ta
vie et te montrons où résident tes
véritables problèmes. Jusqu’ici,
Ahmed a toujours préféré y réagir
comme il le faisait avec l’annonce du
répondeur, l’écoutant à contrecoeur
et attendant le bip sonore pour
reprendre la routine de son existence.
Parfois il en riait et se moquait de
la voix sur le répondeur, avant de
lui confier ce qu’il voulait. Mais au
bout du compte, il ne s’agissait que
d’incidents furtifs s’éclipsant aussitôt
après avoir laissé leur message. Le
syndrome collision, lui, continue et
va en s’accentuant, comme s’il avait
décidé de lui faire payer le fait qu’il
ignore délibérément les messages qui
lui sont délivrés, peut-être même
de le punir pour ne pas leur avoir
donné suite.

L’idée que le corps aurait de la
mémoire le fascine. Par exemple, si
tu es un danseur habitué à pratiquer
souvent une certaine danse, ton
corps est capable de l’exécuter même
quand tu penses à autre chose ou
si on t’a endormi par hypnose.
Cette idée le fascine au même
titre qu’on est fasciné par celui qui
parvient à battre un record dans
une compétition d’athlétisme, cela
ne signifie pas pour autant qu’on
est capable d’en faire autant. Ces
choses-là arrivent, certes, mais
seulement aux autres. Pour lui, il est
clair que la collision est dotée d’une
mémoire qui se met en branle sitôt
réunies les conditions appropriées,
conditions dont il n’a pas idée.
Maintenant, il sait au moins qu’il
y a une sorte de trêve entre deux
collisions, qui lui permet… Lui
permet de quoi ? Avant l’homme à
la Samsonite, il avait cru que la trêve
servait à le faire ralentir et donc à
lui éviter que la collision suivante ne
soit trop forte. Mais à présent, il a
compris que cette trêve ne lui est pas
destinée ; c’est plutôt un répit que
la collision se ménage à elle-même
afin de choisir sa prochaine victime
et de réfléchir au meilleur moyen de
la percuter.

Comment se tirer de tout cela ?
Ne plus sortir de chez lui ?
Ne plus circuler à pied ?
Pour l’instant, il n’affronte pas le
problème sérieusement : il se cogne,
s’excuse et poursuit sa marche,
attendant que le syndrome collision
en ait assez de lui et le laisse en
paix. Une telle solution aurait
pu convenir, sauf que la dernière
collision lui a fait très mal, plus
que jamais auparavant. Il s’est
mis à presser sa poitrine, comme
pour la maintenir en place. Il voit
bien qu’en persistant dans cette
tactique de l’indifférence, il risque
de se trouver bientôt incapable de
marcher et contraint de s’enfermer
chez lui.

En se regardant dans une vitrine, il
se demande : qu’est-ce que tous ces
passants feraient s’ils se trouvaient à
ma place ? Aucun ne se plaindrait,
et ils ne se rendraient pas compte
qu’il y a quelque chose qui ne va
pas, puisque le fait de se cogner
l’un contre l’autre deviendrait le
propre de la marche dans ce pays.
Les trottoirs s’élargiraient peut-être
pour leur fournir la place
de s’arrêter, de ramasser ce qu’ils
auraient laissé tomber ou pour régler
son compte à qui réagirait d’une
manière violente. Il se rappelle
la femme qui l’avait insulté après
leur collision, puis s’adressant aux
passants, s’était mise à évoquer les
difficultés de son mari avec la société
qui l’employait : celle-ci refusait de
payer l’indemnité à laquelle aurait
dû lui donner droit son accident
de travail, qui le contraignait à
rester à la maison. Chaque fois
qu’un nouveau venu se joignait
aux badauds qui l’entouraient, elle
réitérait ses plaintes, au point que
certains avaient cru que lui et cette
femme étaient des complices ayant
mis au point un nouveau procédé
de mendicité, et s’étaient retirés en
s’étonnant des ruses sans fin des
mendiants. L’un d’eux avait même
illustré son propos en racontant
l’histoire de ce type qui se lamentait
à côté d’une purée d’oeufs cassés
sur le trottoir, se plaignant auprès
de tous ceux qui s’arrêtaient qu’il
n’avait pas les moyens d’en acheter
d’autres, et poursuivait sa rengaine
en faisant mine de ne pas remarquer
ceux qui glissaient de l’argent dans
la poche de sa gallabieh.

Ahmed revient à lui alors qu’une
jeune femme sort du magasin et
se met à lui crier au visage, elle
appelle quelqu’un à l’intérieur
pour l’aider à écarter Ahmed de la
vitrine contre laquelle il a écrasé
son visage, marmonnant d’une
voix de plus en plus forte des
paroles incompréhensibles. Nul ne
comprend qu’il est en train de se
cogner contre son image renvoyée
par la vitre.

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