Dark Light

Vol de reconnaissance

by Ghada El Wakil, Isabelle Mayault

Hier j’ai fait signe.
À Dieu.
Encore.
Non pas que j’ai vraiment essayé.
Peut-être que c’est Lui qui m’a fait signe.

Au son des incessants appels à la prière de l’aube lâchés
au-dessus de la capitale tiède, j’ai posé ma tête sur
l’énorme canapé de velours bordeaux, étirant ainsi un
peu plus mon cou endolori.

J’ai fermé les yeux, passé en revue mon écran intérieur
en quête de lumière, ou au moins d’une lueur. J’ai été
frappée par une étincelle. Une gigantesque étincelle.
Qui s’étalait.

Là, j’ai commencé à être happée. Par une formidable
pesanteur. Comme un trou noir.

Je suis rentrée à l’intérieur de moi-même. J’ai vu un
écran à la lumière blanchâtre déclinante, que personne
d’autre n’a vu.

Personne n’aurait pu le voir.
Je décollais déjà.
Je volais.
D’un bel élan… d’un doux élan.
Avec naturel, vraiment.
Pas la sensation d’être en avion.
L’autre.
La vraie.
Pardon, Richard – j’expliquerai plus tard, mon cher.
Je vous remercierai.
Officiellement.

Mais à cette heure matinale et spirituelle, de retour dans mon appartement du Caire, sur mon énorme canapé de velours bordeaux, les lois de l’aéronautique importaient peu.

J’avais des ailes.
De belles, grandes ailes blanches.
Comme celles des anges.
Il était avec moi. Et m’ouvrait Ses portes.
Je dois admettre que je me jetais pratiquement dans
chacune d’elles.
Je savais que c’était Lui.
Et après… mon Dieu !
Je suis entrée.
Il faisait frisquet et pourtant je me sentais légère.
Je me sentais bien. Aimée et courtisée.
Presque sensuelle.

J’ai précipitamment gazouillé mes prières habituelles, taillées sur mesure et rimant presque – celles que j’ai inventées pour éviter une dépression nerveuse il y a quelques années de cela.

Et ça marche. Mes propres prières. Je n’ai jamais été bonne pour apprendre quoi que ce soit par coeur. Je suis incapable de retenir les numéros de téléphone, les codes d’entrée ou même les codes de cartes de crédit.

Alors d’interminables prières du VIIème siècle… En arabe. C’est pourquoi j’ai dû inventer mon propre répertoire, de courtes prières allant droit au but. Mes prières improvisées m’ont ouvert les grandes portes dorées, en plus.

À chaque fois.

Gustave Doré - La Divine Comédie
Gustave Doré – La Divine Comédie

La foule était immense, ce matin-là comme toujours. J’ai choisi un numéro. Reçu le 777. Ca ne va pas prendre trop de temps, j’ai pensé, réajustant les plumes blanches de mon aile gauche.

Un genre de fête avait lieu à l’étage, juste au dessus du conservatoire de musique pour enfants.

La douce mélodie d’un quatuor arc-en-ciel jouant divinement bien parvenait jusqu’à moi. Comme toujours, une lumière incroyablement vive émanait du dernier étage du Paradis.

À chaque fois, ça me captive. J’ai plongé mon regard dans cette merveilleuse lumière, imaginant les prophètes, les disciples, les messagers, les émissaires et tous les autres éminents faiseurs de miracles qui se baignaient dans les rayons transparents et parfumés, juste derrière les rideaux brodés d’étoiles, hauts comme l’Himalaya. Je pouvais seulement imaginer comme tous, ils devaient être beaux.

Juste devant moi dans la file, deux hommes âgés portant de respectables barbichettes blanches et des cheveux gris en désordre s’engueulaient de façon céleste.

J’ai été attirée par leur tumulte.

Tout frais sortis de la tombe, sans doute, pensai-je. Au mieux, ça doit être leur deuxième fois. Ils ne savent pas encore qu’il ne sert à rien de crier, ici. Il suffit pourtant de faire marcher son esprit.

Les sons ici ne sont autorisés que pour la musique, les leçons angéliques et les quelques animaux domestiques qui disposent de permis spéciaux. Les deux hommes âgés juste devant moi dans la file ignoraient cela. Et ils étaient très bruyants.

Je leur ai envoyé une onde télépathique – très douce, presque un murmure : « Vous ne pouvez pas hurler ici, même si vous êtes vieux. Et sourds. Et morts. Bienvenue au Paradis ».

Mon message a dû leur parvenir parce qu’ils ont tout d’un coup scruté les environs pour voir d’où venait le message, le genre de message auquel ils n’étaient pas habitués. L’air intrigué et défait, ils ont abandonné leur quête de messager et se sont lancés dans une nouvelle engueulade.

Les scientifiques se comportent toujours comme de grands enfants, pensai-je. L’un d’eux a crié à l’autre : « Vous êtes complètement mort, mon ami ! ».  « Je vous en prie, Professeur. Seulement pour la deuxième fois. Je suis pratiquement un débutant ». « Vous me semblez parfaitement mort – et si maigre… Ils ne vous ont donc rien appris ? La réincarnation nécessite de la carne… Voyez-vous – Carne ! Ca veut dire chair ». « Mon cher Professeur, je suis une réincarnation végétarienne ».

Visiblement, ils profitaient bien de leur mort. Moi aussi.

« Vous ressemblez plutôt à un respirarien d’après moi ».
« Arrêtez vos conneries, Albert. J’ai un truc mortel à vous dire ».
« Allez y. Balancez. J’ai l’habitude, maintenant ».
« Ils seront tous de retour au moment de la renaissance du solstice: Socrate, Platon, Aristote ».
« Dieu tout Puissant, on fait la queue pour le rencontrer. Vous savez où ils vont ? ».
« Devinez ! »
« Allez y, dites le moi ! Le suspense me tue ».
«  Encore ! Mais en Grèce bien sûr ». «Vous en êtes sûr ? ».
«  À mort ».
«  Est-ce qu’ils ont prévu d’aller à Alexandrie pour leur ré-entrée ? ».
«  Je ne sais pas, Professeur. Je n’ai entendu que d’une oreille ce qu’ils disaient ».
«  Alors allez le leur demander maintenant ».
«  Allez y, vous… Volez-y ou prenez une navette trou de ver de terre pour y aller… Mais il est hors de question que je perde ma place dans cette file d’attente. Il faudra me passer sur le corps ».

Amusée par le comportement de mon entourage défunt et jovial, j’ai pensé que je devais Lui poser la question concernant Socrate moi-même. Ce serait un honneur d’être dans son équipe, c’est sûr.

J’ai replié mes ailes pour laisser la place à une délégation qui se rendait à l’étage du haut.

Un large groupe composé d’êtres supérieurs a défilé à ma droite et j’ai fait la révérence quand Gandhi est passé.

Il m’a souri sereinement. Ainsi que Mère Térésa. J’ai remarqué que les plumes de leurs ailes étaient dorées.

« 777 », une voix douce murmura à mon esprit.

J’ai glissé avec grâce dans le rayon d’argent jusqu’au niveau suprême, à travers les portes ouvertes. Il était là.

Un amour absolu.

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